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Août 1935 -– Émeutes à Brest : Funérailles, répression et vengeance (Partie 5/6)

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Il y a 80 ans Brest était le théâtre de plusieurs journée d’émeutes contre un ensemble de mesures que l’on qualifierait aujourd’hui « d’austérité » ; l’occasion de revenir sur un épisode méconnu de l’histoire de notre ville. Une série d’articles sera donc publiée, revenant sur le contexte de ces émeutes, faisant une description de ces journées et tentant d’expliquer ce qui s’est déroulé à ce moment. Ceci est la cinquième des six parties de cette série d’articles.

Les funérailles de Joseph Baraër

Jeudi 8 août, l’arsenal est fermé toute la journée comme prévu. Alors qu’à Paris toute diffusion de films sur les événements de Brest ou Toulon est interdit par instruction ministérielle par peur d’une contagion, les ouvriers de l’arsenal s’apprêtent à enterrer l’un des leurs. En début de matinée une délégation de différents syndicats (C.G.T., C.G.T.U., syndicats confédérés de l’arsenal …) se rend à la sous-préfecture où ils sont reçus par le préfet du Finistère, M. Larquet et M. Le Gorgeu, sénateur-maire. Ils discutent de la paye des ouvriers et des obsèques de Joseph Baraër : les autorités promettent de ne pas déployer de forces de police pendant l’enterrement mais précisent que dès qu’il sera terminé, elles se déploieront immédiatement en nombre suffisant « pour empêcher – les ouvriers – de descendre en ville ».
Au palais de justice une dizaine de personnes sont jugées en audience de flagrant délit, dont un allemand « dont la situation sera examinée de très près » (Ouest Éclair 9/08/1935). Soupçonné d’être un espion il sera finalement condamné à quinze jours de prison.

Certains ouvriers de l’arsenal se rendent dans des entreprises privées (chantier du bâtiment, docks…) pour tenter de faire débrayer leurs camarades. Beaucoup d’entreprises ferment pour la journée, les quais du port de commerce sont déserts.

Dans la rue les forces de l’ordre ont effectivement quasi disparu, ayant rejoint leurs baraquements provisoires ; seuls quelques mobiles sont postés à des coins de rues. À 14h30 plus de 4000 personnes sont rassemblées rue Paul-Doumer pour les obsèques.

Rapidement le cortège se met en marche en silence, dans la rue pas un gendarme, pas un soldat. Les ouvriers sont tous habillés de leur bleu de travail, quelques-uns se distinguent par un bras ou une tête entourés de bandages. À la tête du cortège, les membres de la famille, le maire de Saint-Marc, ses conseillers municipaux et un groupe d’ouvriers ayant travaillé avec Joseph Baraër.
Son cercueil est entouré de couronnes de fleurs portant les inscriptions de la Fédération Nationale des Travailleurs de l’État, de l’Union départementale et Bourse des Syndicats Confédérés, Services publics, du Syndicat Confédéré de L’Arsenal, de la Confédération Générale des Travailleurs …

Des gens saluent le poing tendu, et rejoignent le cortège ; environ 8,000 personnes arrivent au cimetière de Kerfautras. Charles Berthelot se détache du groupe pour adresser un dernier mot d’adieu, la foule se disperse ensuite.

À la sortie du cimetière, des tracts appelant à reprendre le travail dès le lendemain sont distribués, signés par Charles Berthelot, René Michaud, Ernest Miry, Pierre Badot.

Au cours de la soirée des échauffourées reprennent en ville vers 21h30 place Anatole France et rue Colbert, où une barricade est dressée ; les gendarmes dispersent le rassemblement. Vers 22 h un autre groupe monte une barricade rue Marcelin-Berthelot et commence à dépaver la rue Louis-Pasteur. Rue Kéravel quelques coups de feux sont tirés sur les forces de l’ordre et rue Coat-ar-Guéven une barricade est aussi dressée. Deux adolescents d’une quinzaine d’années sont arrêtés alors qu’ils tentent d’escalader les grilles de la sous-préfecture, sans doute pour en arracher le drapeau tricolore. Vers 22h45 le commissariat de Recouvrance est attaqué, les policiers débordés doivent faire appel à des renforts du peloton de gardes à pied, de nombreuses personnes sont arrêtées. Peu après une trentaine de personnes montent une nouvelle barricade à l’extrémité du pont national, côté recouvrance et sont rapidement dispersés. Les émeutiers prennent la fuite par la rue du port où une dizaine d’entre eux sont arrêtés. Des gardes à cheval arrivant peu après sont accueillis par des briques lancées depuis les étages des maisons, des coups de feu sont entendus dans Recouvrance. Progressivement les différents rassemblements sont dispersés par la police et vers minuit le calme est revenu sur la ville.

Retour au calme, vengeance et répression …

Le vendredi matin le travail reprend normalement à l’arsenal, semble-t-il sans aucune tentative de faire continuer le mouvement. Pendant ce temps certaines personnes incarcérées passent en jugement : au total il y aura eu une cinquantaine d’arrestations, une trentaine de condamnations allant de quelques jours à 4 mois de prison ; certaines arrestations se feront dans les jours qui suivent après de rapides enquêtes. Des sanctions sont aussi prises par la préfecture maritime, notamment des blâmes pour les ouvriers ayant abandonné leurs postes ainsi que le congédiement de deux ouvriers communistes et le licenciement de tous les ouvriers ayant été condamnés pour injures, outrage, diffamation, provocation ou refus de devoir militaire, excitation de militaires à la désobéissance, provocation au meurtre, à l’incendie ou à la guerre civile… Sanction très dure à une époque où le chômage est élevé et de la part d’un employeur aussi important que l’arsenal.

Les blessés sont très nombreux, sans doute plusieurs centaines, aussi bien côté manifestants que policier. Au cours de la nuit, Jean-Yves Le Deuffic, dans le coma depuis mercredi et dont nous avons parlé plus haut, succombe à ses blessures.

Des militaires rentrant à la préfecture maritime


Le lendemain, l’ambiance est tendue dans la ville : les militaires se baladent tranquillement en ville pendant leurs permissions alors que certains ouvriers parlent de vengeance et sont tout à fait capables de reconnaître les militaires ayant participé à la répression. Ces derniers le savent bien et l’ont même signalé à leur hiérarchie. « Nous te vengerons camarade » dira un délégué des syndicats unitaires lors de l’enterrement de Jean-Yves Le Deuffic.
En fin d’après-midi, un caporal est roué de coups sur les remparts par cinq personnes, qui arrivent à s’enfuir sans être inquiétés. En début de soirée deux sergents passent leur permission en ville et essaient de trouver un bar. Malheureusement pour eux, les établissements ont fermé très tôt à cause de l’arrêté préfectoral ; ils décident donc de se rabattre sur une « maison spéciale » de la rue Guyot, plus clairement un bordel. À ce moment ils rencontrent quatre personnes qui les interpellent : « Aujourd’hui vous n’avez pas vos baïonnettes ni vos mousquetons ! ». Ils continuent leur route sans vraiment s’inquiéter, le sergent Eslan ayant récemment acheté un revolver pour faire face aux menaces, il n’est pas du genre à se laisser impressionner.

À partir de ce moment il est difficile de dire ce qui s’est vraiment passé, c’est parole contre parole : les deux militaires disent avoir été agressés par une dizaine de personnes qu’ils ont réussi à repousser en menaçant de faire usage de leur arme à feu puis, en continuant leur chemin vers la caserne, s’être fait agressés une seconde fois. Ayant dû faire véritablement feu, c’est à ce moment qu’ils ont touché Gautron. Les camarades de Gautron, eux, prétendent avoir interpellé les militaires en disant « Aujourd’hui vous n’avez pas vos baïonnettes ni vos mousquetons », lesquels se seraient retournés pour faire feu, sans autre forme de procès.

Difficile aujourd’hui de savoir ce qu’il s’est vraiment passé, le soldat sera rapidement interrogé et mis sous mandat de dépôt mais libéré dès le 25 août et acquitté plus tard.

L’ensemble des militants et syndicalistes, même semble-t-il au moins une partie des anarchistes, exhortent les ouvriers au calme. La mobilisation contre les décrets-lois ne reprendra pas. En novembre le ministère de la Marine décidera de rapporter l’amputation de 4% imposée aux salaires des ouvriers des arsenaux ; la cellule locale du Parti communiste décide la sortie d’un tract à gros tirage : « La lutte paie ».

Voir la carte de Brest en 1935

Août 1935 – Émeutes à Brest : Pourquoi en parler ? (Partie 1/6)
Août 1935 – Émeutes à Brest : La journée du 7 août (Partie 4/6)
Août 1935 – Émeutes à Brest : Retour sur … (Partie 6/6)

Source des photos et carte : Archives de la mairie de Brest

Sources d’information :
Archives Ouest Eclair 1935 (Disponible en ligne sur le site de la BNF)
J’ai essaye de comprendre – André Calvès (Mémoires)
Chroniques d’une section communiste de province – Eugène Kerbaul
Libertaires mes compagnons de Brest et d’ailleurs – Réné Lochu

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