BREST.MEDIASLIBRES.ORG

Site collaboratif d’informations locales - Brest et alentours

Août 1935 – Émeutes à Brest : Retour sur … (Partie 6/6)

|

Il y a 80 ans Brest était le théâtre de plusieurs journées d’émeutes contre un ensemble de mesures que l’on qualifierait aujourd’hui « d’austérité » ; l’occasion de revenir sur un épisode méconnu de l’histoire de notre ville. Une série d’articles sera donc publiée, revenant sur le contexte qui a déclenché ces émeutes, faisant une description de ces journées et tentant d’expliquer ce qui s’est déroulé à ce moment. Ceci est la dernière partie de cette série de six articles.

L’attitude des syndicats et des partis

Au moment où ces émeutes se déroulent à Brest, mais aussi à Toulon et au Havre, la gauche française viens de fêter la création du Front Populaire, en grande partie monté dans le but de contrer l’extrême droite dans ses inquiétantes tentatives de prendre le pouvoir politique. La volonté du Front Populaire est de conquérir le pouvoir par les urnes, grâce à une très large alliance des différents partis de gauche allant du S.F.IO et du Parti communiste, jusqu’aux libéraux socialistes, presque au centre de l’échiquier politique. Cette alliance politique signifie pour les plus radicaux mettre de côté une partie de leurs idéaux, comme l’internationalisme ou la volonté de changer en profondeur la société, ainsi que certaines pratiques politiques comme la grève sauvage, afin de ne pas faire fuir les parti les plus modérés ou le vote des « classes moyennes ».

C’est ce tournant stratégique qui explique sans doute l’attitude des syndicats vis à vis des révoltes spontanées des ouvriers face à ces décrets-lois. Ils avaient à priori perdu, au moins pendant un temps, le contrôle de ce mouvement et il n’aura pas été sage dans ce contexte d’union de soutenir un mouvement à l’issu incertaine. Le P.C condamnera « l’aventurisme » de certains de ses membres en première ligne dans ces journées d’émeutes, ce qui résume assez bien en quoi ce mouvement faisait peur, personne ne savait ou il allait !

En ce qui concerne l’attitude du Parti Communiste, même si son rôle a peut-être été minime, sa section locale contenant moins d’une cinquantaine de membres, il faut aussi noter que la France venait de signer des accords de défense avec l’URSS. Cette dernière n’ avait donc aucun intérêt à voir affaiblir ainsi un point stratégique de la défense française : l’arsenal de Brest. Le P.C français suivant les directives de Moscou, on peut ainsi supposer que pour ces raisons qu’ils n’ont pas été favorable au mouvement des ouvriers brestois … Quand à la S.F.IO elle s’est faite discrète pendant ces événements, selon André Calvès c’était à Brest « un parti de notables sans combativité ».

Malgré la position stratégique du Parti Communiste un de ses militants, Paul Valière, souvent cité comme orateur par le Ouest Eclair, aurait « fait l’impossible pour que l’action de tous les arsenaux soit coordonnée ». Il n’était pas non plus signataire du tract appelant à reprendre le travail distribué à la fin des obsèques de Joseph Baraër, contrairement aux secrétaires des syndicats les plus importants. Son attitude lors de ces événements lui vaudra d’être exclu par le P.C, accusé d’avoir collaboré avec la police. En effet un de ses camarades de la cellule communiste l’aurait vu au cours de ces manifestations entrer dans la mairie par une porte dérobée en saluant un policier en faction. Il n’arrivera pas à démentir ces accusations et se rapprochera ensuite des groupes anarchistes qui voient dans ces accusations des « manœuvres staliniennes », sans doute avec raison, car les membres du Parti Communiste avaient des raisons politiques évidente l’écarter de leur organisation.

Ce qui est aussi notable c’est les liens entretenus entre les représentants syndicaux et les représentants de l’Etat, et ce dès le début du mouvement, ils entretiennent des contacts journaliers, dès le 6 ou 7 août avec le maire et le préfet, de ces entretiens ressortent particulièrement leur condamnation des faits de violence et leur volonté d’un « retour au calme ». Car même si leur discours se positionne contre les décrets-lois, il est clair que leurs différentes rencontres avec les autorités semblent plus servir une volonté d’apaisement de la violence, que de négociation syndicale du retrait des décrets-lois.

On pourrait ainsi résumer leur positon : refus de sortir des bornes de la démocratie, mais aussi refus de la politique du gouvernement. Mais ce refus, outre le sursaut spontané d’août 1935, ne débouchera sur aucun mouvement d’ampleur contre les décrets-lois.

Loin d’être une « trahison » des syndicats envers les ouvriers, c’est plus une divergence de tactiques, entre les syndicats tentant de construire un début d’union entre les différentes forces de gauche au sein du Front populaire naissant, qui n’était sans doute pas près à assumer une forme de guerre ouverte contre le gouvernement, et la révolte spontanée et violente des ouvriers et d’une partie des militants.

Les forces de l’ordre

Leur attitude semble avoir influencé grandement les événements d’août 1935. En effet, lors des premières manifestations en février et en juillet, les ouvriers sont très nombreux et les forces de l’ordre assez peu présentes, pour autant il n’y aucun « débordement » ou aucune action violente de la part des ouvriers. Les premiers affrontements se déroulent après que les autorités aient décidés de l’occupation en force de l’arsenal par les gendarmes et soldats. C’est seulement à partir de ce moment là que les ouvriers, ne voulant pas travailler sous la contrainte des baïonnettes, attaquent violemment les forces de l’ordre, et c’est à partir de cette journée que les manifestations vireront systématiquement à l’émeute.

Crosses en l’air ?

Un autre fait intéressant à préciser est l’attitude des marins. Plusieurs sources précisent qu’ils ont été plutôt réfractaires à participer à la répression contre les ouvriers brestois, notamment lorsque l’ordre leur est donné de tirer sur le jeune ouvrier arrachant le drapeau tricolore à la sous-préfecture. D’autres témoignages indiquent qu’ils ont à plusieurs reprise jeté leurs armes à terre et refusé de participer à la répression, ainsi que divers actes d’insubordinations, ce qui dénote un certains soutien en dehors du milieux des ouvriers de l’arsenal envers les manifestants. André Calvès relatera dans ses Mémoires « Les marins étaient populaires. Armés, casqués, ils entraient en camions dans l’Arsenal et aussitôt ils entonnaient " l’Internationale". Les camions faisaient demi-tour et prenaient la direction de la prison de Pontaniou. »

Un camion transportant des marins traversant le Pont National ou grand pont, remplacés par des soldats, en arrière-plan la banque de France


Qui était sur les barricades ?

Si on regarde les listes de blessés et d’arrêtés ce sont pour la plupart d’entre eux des ouvriers, souvent de l’arsenal. Même si il est vrai que certains viennent d’autres villes, et que sur les derniers jours, ce sont surtout des jeunes qui sont arrêtés. Le Ouest Eclair parle souvent de provocateurs, de personnes extérieures à l’arsenal, voir même des « envoyés de Moscou ». Comme on l’a vu, il est évident que Moscou n’a aucun intérêt à voir ce mouvement perdurer, et la cellule locale du P.C n’a à aucun moment soutenu les ouvriers brestois, excepté Valière qui en sera exclus pour ces raisons. La thèse des provocateurs, parfois venus de différentes villes est loin d’être suffisante, même si il y avait effectivement des personnes qui ont été arrêtées et condamnées venant d’autres villes, la majorité des arrêtés sont brestois, de plus la coordination et l’organisation des émeutiers laisse penser qu’ils n’étaient pas isolés et étaient capables d’agir ensembles.

Il s’agissait donc d’ouvriers, majoritairement de l’arsenal ou travaillant ailleurs dans Brest, qui se trouvaient sur les barricades, agissant ensembles car se connaissant et travaillant ensembles, voir pour certains militant dans les mêmes organisations syndicales ou politiques, mais sans l’appui de leur direction à ce moment-là.
De nombreux journaux de l’époque dénoncent une « tentative concertée de révolution » (Le Temps), « nous sommes en face d’une insurrection préparée dont les troubles actuels ne sont qu’un prélude » (Le journal du débat) etc …
Mais dans les faits les seules organisations capables de « préparer » cela, c’est à dire certains syndicats et le P.C, n’ont pas soutenues ce mouvement. Si des militants syndicaux étaient sur les barricades, c’était de leur propre initiative et non celle de leur direction.

Militants, et « provocateurs » ?

L’agitation est venu à plusieurs reprises des ouvriers d’une partie précise de l’arsenal, celle du chantier du Dunkerque, dont nous savons peu de choses, le Ouest Eclair sous-entend à plusieurs reprises que les ouvriers sont entraînés par « une minorité d’extrémistes », « les libertaires » précise t-il dans un article. Il est vrai que les anarchistes sont assez nombreux, et ont certainement participé à ces événements, mais dire que les ouvriers étaient manipulés, c’est tout simplement tenter de faire croire que les prolétaires ne sont bon qu’à être manipulés, et sont incapables de penser par eux mêmes : est-il nécessaire de « pousser » à la révolte après la mort d’un de ses compagnons de travail et l’amputation de 10% de son salaire ? De plus cette explosion de colère ne vient pas de nulle part, c’est le point d’orgue de nombreuses manifestations, rassemblant systématiquement des milliers de personnes et s’étalant sur plusieurs mois.

Le soir de la deuxième journée d’émeutes c’est plus d’un millier de personnes qui se trouvent derrière les barricades rue de Siam, lorsque que les gardes à cheval chargent à coup de sabres, on est loin d’une simple minorité de provocateurs.
Les forces de l’ordre le savent bien, et c’est pour ça qu’ils répondent avec une telle violence. Ils savent aussi que les émeutiers sont plutôt bien organisés, ils le disent même dans leurs rapports, ce qui démontre que ces émeutes ont bien une signification politique, et qu’il existe lors de ces journées une forme d’organisation collective, notamment pour tenir les barricades et affronter les forces de l’ordre.

A contre-pied d’une époque

Si il y a une « tentative concertée de révolution », comme l’ont dit certains journaux, cette tentative venait de la base, malheureusement les événements n’ont pas été assez importants pour être qualifiés de « révolutionnaires », mais il s’est à ce moment constitué un début d’organisation autonome de la classe ouvrière brestoise, dont les aspirations étaient en contradiction avec les stratégies et les intérêts des syndicats, ainsi que des partis censés les représenter.

Le militant trotskiste André Calvès dira à propos du Front populaire « 1936 n’a pas fait autant de bruit à Brest que dans le reste du pays. La grande bagarre s’était passée un an plus tôt », résumant en quelques mots le contre-pied que furent ces quelques journées d’émeute, dans une période charnière de l’histoire.

Voir la carte de Brest en 1935

Août 1935 – Émeutes à Brest : Pourquoi en parler ? (Partie 1/6)
Août 1935 – Émeutes à Brest : Contexte politique et local (Partie 2/6)
Août 1935 – Émeutes à Brest : La mort de Joseph Baraër (Partie 3/6)
Août 1935 – Émeutes à Brest : La journée du 7 août (Partie 4/6)

Source des photos et carte : Archives de la mairie de Brest

Sources d’information :
Archives Ouest Eclair 1935 (Disponible en ligne sur le site de la BNF)
J’ai essaye de comprendre – André Calvès (Mémoires)
Chroniques d’une section communiste de province – Eugène Kerbaul
Libertaires mes compagnons de Brest et d’ailleurs – Réné Lochu

proposer complement

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Se connecter
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Publiez !

Comment publier sur Brest.mediaslibres.org ?

Brest.mediaslibres.org est ouvert à la publication. La proposition d’article se fait à travers l’interface privée du site. Quelques infos rapides pour comprendre comment y accéder et procéder !
Si vous rencontrez le moindre problème, n’hésitez pas à nous le faire savoir
via le mail contact brest chez mediaslibres.org