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Pour un antispécisme anarchiste et nihiliste

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Réponse à l’article « Libérer les animaux de l’antispécisme » publié sur Paris-Luttes.info et Brest.mediaslibres le 10 Janvier 2017. Et plus.

Si je réponds à cet article c’est parce qu’il a été publié sur Paris Luttes Info [1] et qu’il représente peut-être le point de vue de certain·e·s viandard·e·s “de l’extrême-gauche”. Mais c’est aussi parce que mon envie de rabattre l’outrecuidance de l’auteur·e me sert de prétexte pour défendre une position antispéciste, anarchiste et nihiliste.

Si vous exploitez et/ou tuez des animaux alors que vous pouvez faire autrement – ce à quoi je vous appelle dans ce cas à renoncer – ayez au moins le courage de ne pas vous justifier [2] !

L’auteur·e anonyme de l’article « Libérer les animaux de l’antispécisme » [3] fait preuve d’une outrecuidance qui prête le flanc à la critique. Cette prétention éhontée me gênerait moins si elle n’avait pas pour effet possible de raffermir le spécisme de certain·e·s. Car c’est l’effet que cet article doit avoir sur ceulles qui n’en aperçoivent pas les insuffisances rhétoriques et la mauvaise foi.
Le principal procédé sophistique qu’utilise intentionnellement ou non l’auteur·e de ce texte est la réduction. Ielle n’a pas cherché à reconnaître la possibilité d’un antispécisme anarchiste (donc anticapitaliste et illégaliste) et amoral et prétend démonter tout antispécisme en le réduisant à un antispécisme capitaliste, légaliste et moraliste. Ceci alors même qu’ielle écrit son texte parce que « [l’antispécisme] fait son chemin en milieu anarchiste » [4]... Ielle reconnaît même seulement parler d’« une partie du mouvement antispéciste » et croit intelligent de préciser « mais je n’ai pas trouvé l’autre » ! Ielle n’a pas « trouvé » l’antispécisme anarchiste et nihiliste, donc il n’existe pas. CQFD ? On parle d’une position intellectuelle, pas d’un nouveau continent... pour la « trouver », il suffit de la penser. L’auteur·e manque soit d’imagination, soit de bonne foi. Je dirai de bonne foi.

Antispécisme et nihilisme.

L’antispécisme est une position qui refuse de discriminer moralement les espèces animales et de justifier une différence de traitement par cette discrimination – elle rassemble donc une variété de positions. Notamment des positions légalistes et des positions illégalistes, des positions moralistes et des positions amoralistes. Si cellui qui défend une position antispéciste légaliste veut rendre illégal le meurtre d’un individu non-humain comme est déjà illégal le meurtre (non autorisé par l’État) d’un individu humain, cellui qui défend une position antispéciste anarchiste veut qu’il ne soit ni légal ni illégal de tuer un individu animal comme ielle veut qu’il ne soit ni légal ni illégal de tuer un individu humain (puisqu’ielle veut la destruction de toute source de légalité et d’illégalité). Si cellui qui défend une position antispéciste moraliste peut vouloir qu’il soit reconnu comme étant mal d’exploiter ou de tuer un individu animal comme il est reconnu qu’il est mal de tuer un humain (si Dieu ou une autre Instance Suprême ne l’a pas justifié), cellui qui défend une position antispéciste amoraliste veut qu’il ne soit pas considéré comme étant mal de tuer un individu animal comme ielle veut qu’il ne soit pas considéré comme étant mal de tuer un individu humain – car ielle veut qu’on achève Dieu, qui n’est pas encore tout à fait mort, et qu’on fasse plus que de renverser les Valeurs Absolues.

On ne peut donc, comme l’auteur·e de l’article le fait, réduire tout antispécisme à un utilitarisme, c’est-à-dire à une position qui détermine la validité morale d’un acte par l’utilité que ses effets peuvent avoir pour les fins des individus moralement valorisés. Si cellui qui défend une position antispéciste moraliste refuse de discriminer moralement les espèces animales sur la base de la reconnaissance de l’égalité morale de l’intérêt des humains et de ceux des animaux non-humains, cellui qui défend une position antispéciste amorale le refuse sur la base de son refus de la morale. C’est-à-dire qu’ielle ne veut pas qu’on reconnaisse l’égalité morale des animaux humains et non-humains, mais veut qu’on cesse de penser une inégalité morale entre animaux humains et non-humains, qu’on arrête de justifier moralement le meurtre d’individus sensibles.

L’amoralisme radical (c’est-à-dire conséquent) est un nihilisme. Il affirme que rien n’est, en-soi, plus important qu’autre chose puisque rien n’est, en soi, important. Si le spécisme affirme que l’intérêt des humains importe plus que celui des animaux non-humains et si l’antispécisme moraliste affirme que l’intérêt des animaux importe autant que celui des humains, l’antispécisme nihiliste refuse de reconnaître ces intérêts comme étant – objectivement ou en soi – (autant) importants. Rien n’importe par soi-même, rien n’est, en-soi, important : n’est important que ce qui importe à une conscience et dans la mesure où elle lui importe. Même si Dieu existait, il ne pourrait que décider arbitrairement de l’importance de quelque chose qu’il aurait créé tout aussi arbitrairement – et rien ne pourrait alors justifier ce qui ne serait que son goût. Peu importe la “puissance” des un·e·s et des autres : des goûts et des couleurs, on ne discute pas – et si Dieu existait, il aurait beau faire les gros yeux, faire pleuvoir les châtiments, rien ne viendrait l’exempter de cette règle.

Maintenant, si rien ne m’interdit de tuer un individu et si un individu n’a pas d’autre importance que celle qu’il se donne lui-même et/ou que d’autres lui donnent, ce n’est pas pour autant que j’ai le droit de le tuer ou de l’exploiter - car si rien n’interdit, rien n’autorise non plus. Si je tue un vivant, je tue dans l’indifférence de l’Univers et face à la passion des autres vivants, c’est tout : pas de Dieu le Père, pas de Terre Mère, pas de Bien en Soi dans le Ciel des Idées, seulement des vivants qui accordent de l’importance, qui valorisent.

Et ce n’est pas parce que je pense qu’il n’est ni bien ni mal de tuer quelqu’un·e que j’ai envie de lae tuer : il est absolument arbitraire d’associer a priori nihilisme (philosophique) et passion de la destruction. Il est seulement possible qu’un·e nihiliste soit moins sensible à la destruction de ce à quoi ielle ne donne pas de valeur absolue – et on peut à juste titre penser que ne pas donner de valeur absolue à quelque chose c’est laisser le champs libre à une valorisation personnelle possiblement et d’autant plus forte.

Pourquoi défendre l’antispécisme si rien n’est important, si ce n’est pas mal d’être spéciste ? Parce que ça me plait, c’est tout – je ne fonde mon appel sur rien d’autre que mon goût. Et je ne pense pas qu’une critique nihiliste du fait de tuer ou d’exploiter des animaux soit inefficace. Au contraire, je pense que cesser de se croire justifié, c’est déjà mettre en question ses pratiques : je pense que si les viandard·e·s ne pensaient pas, peut-être, au fond, que c’est « normal », « bien », « naturel », « selon la volonté de Dieu » etc., de manger de la viande ou d’exploiter les animaux, ielles y repenseraient peutêtre, vu que, pour une grande majorité d’entre eulles, ielles peuvent faire autrement.

Maintenant, si l’auteur·e n’a pas cherché à considérer un antispécisme nihiliste c’est qu’ielle est ellui-même moraliste. Ielle essaye de défendre le point de vue selon lequel l’élevage est bon pour les individus en tant qu’ils sont Humains est important pour notre Humanité, comme l’affirme Jocelyne Porcher dans un de ses articles : « Nous avons besoin d’eux pour être ce que nous sommes, c’est-à-dire des êtres humains » [5]. L’absence d’animaux dégraderait-elle notre Humanité ? Ceulles qui apprécient moins la compagnie des animaux seraient-ielles moins humain·e·s que les autres ? Ceux qui ne l’apprécient pas du tout seraient-ielles in-humain·e·s ? La religiosité de l’auteur·e ne fait aucun doute quand ielle écrit que « Pour Marx, le travail est l’expression de la vie humaine. C’est grâce au travail que l’homme transforme le monde et se produit lui-même en tant qu’homme. (…) [C]’est par le travail, en tant qu’action individuelle et collective sur le monde, qu’en tant qu’êtres humains nous forgeons notre identité et notre humanité. » Notre essence, l’Humanité, flotterait au dessus des individus humains et c’est cette essence qu’il faudrait préserver des mécréant·e·s in-humain·e·s qui osent, les impies misanthropes, critiquer le travail. C’est sur ce moralisme éhonté qui pue l’encens (qui est mis au jour et détruit dans la foulée par Max Stirner dans L’unique et sa propriété) que se fonde l’outrecuidance de
l’auteur·e [6]. Lae nihiliste ne croit pas aux Fantômes, qu’on invoque pour déterminer ce qui est Important. Rien n’est Important à l’Homme car l’Homme n’existe pas. Lae nihiliste défend une position existentialiste, ielle sait que l’humanité ne sera que ce qu’elle se fera être et qu’on ne pourra dire ce qu’auront été “les humain·e·s” qu’une fois lea dernièr·e humain·e mort·e. Ielle sait que “l’existence précède l’essence” [7] en ce sens que, quand bien même ielle hérite d’une nature, c’est ellui en tant qu’ielle existe qui lui donne son sens [8].

Mais l’outrecuidance de lae auteur·e de cet article se fonde aussi sur le fait qu’ielle a “oublié” que même les éleveurs pouvaient avoir tort et qu’ielle a “oublié” que l’antispécisme pouvait être anarchiste. Il faut maintenant entrer dans le texte - en se bouchant le nez.

Spécisme, moralisme et mauvaise foi

Acceptons de dissocier « élevage » et « production industrielle de viande », donc de dissocier “torture-puis-meurtre” et “meurtre” (et ceci alors même que le “simple fait” de séparer un veau et sa mère, par exemple, est une forme de torture [9]). L’article veut montrer qu’une conséquence de la disparition de l’élevage, voulue par les antispécistes, est la production industrielle de viande. Très bien, mais on ne comprend pas du tout pourquoi ce problème concerne les antispécistes, sachant qu’ielles ne sont pas seulement pour l’arrêt de l’élevage, mais aussi pour celle de la production industrielle de viande ! Et il semble que des associations comme L214 (qui est pour le coup une association antispéciste légaliste et moraliste) focalisent actuellement leur attention sur l’industrie et non (seulement) sur l’élevage traditionnel. Mais là où on frise le ridicule, qui me ferait sourire si on ne parlait pas de souffrance animale, c’est que le titre de cet article est, rappelons-le, « Libérer les animaux de l’antispécisme ». L’antispécisme serait responsable de la production industrielle de viande ? Ici on ne peut pas plaider l’innocence, l’auteur·e est tout simplement malhonnête. J’ai du mal à comprendre qu’on publie un texte comme ça. On ne peut pas lire cet article attentivement sans s’en rendre compte. Qu’il faille libérer les animaux de la production industrielle de viande on comprend… mais de l’antispécisme ? Cela n’aurait de sens que si les revendications des antispécistes avaient pour conséquence l’augmentation de la production industrielle de viande, ce qui n’est évidemment pas le cas ! Et le véganisme n’est pas a priori responsable d’une augmentation de l’industrialisation ! On peut être végan sans manger des “steaks” (sic !) de soja produits à la chaîne. On dira qu’il faut bien produire à grande échelle le surplus d’alimentation végétale nécessaire aux végétalien·ne·s. Mais on sait que « [l]’élevage est également un gros consommateur de céréales. En 2002, un tiers des céréales produites et récoltées dans le monde avait directement servi à nourrir le bétail. Cela représentait au niveau mondial 670 millions de tonnes, soit assez pour nourrir trois milliards d’êtres humains. » [10]

Mais le cœur putride de l’article se trouve dans cette tentative incroyable et pourtant courante d’essayer de se convaincre et de convaincre les autres que, comme l’affirme sur son site Jocelyne Porcher [11], ancienne éleveuse et théoricienne de l’élevage à laquelle le texte fait plusieurs fois référence et que nous devrions, selon l’auteur·e, « lire absolument » : « [l]a mort des animaux est acceptable si on leur a donné une bonne vie ». La mort des animaux est acceptable si on leur a donné une bonne vie. C’était évident pour moi aussi, avant, je crois, quand j’étais viandard. Mais en fait, est-ce que je pensais vraiment cette idée jusqu’au bout ? Il est acceptable de tuer un animal si on lui a offert une bonne vie. La question c’est : pour qui est-ce acceptable ? Il est évident que c’est pour Jocelyne et uniquement pour elle que c’est acceptable ! Contrairement à cellui qui tranche des gorges à la chaîne dans une usine de production de viande, Jocelyne a la conscience tranquille parce qu’au lieu de torturer les animaux qu’elle finit par tuer parfois à l’aube de leur vie, elle les a chouchouté[Et n’oublions pas que beaucoup d’éleveur·euse·s doivent leur conscience tranquille au fait qu’ils ne tuent pas eux-mêmes les animaux qu’ils destinent à la consommation mais confient cette horrible tâche à d’autres.]] ! L’éleveur-euse est satisfait·e de sa relation avec l’animal, donc la relation est satisfaisante ! Encore une fois : CQFD. Et l’animal ? La mauvaise foi de l’auteur·e de l’article tient en ce qu’ielle tente à mi-mots de nous convaincre que les animaux veulent qu’on les élève pour les tuer.

Ielle écrit : « Les animaux savent parler et, si l’on ne leur a jamais demandé de se positionner sur la question de la libération animale, encore faut-il les comprendre sur le reste. Il existe des humain.es qui en sont capables, et pour cause, iels vivent et travaillent avec eux : ce sont les éleveurs-euses. » Les animaux veulent qu’on les élève pour les tuer, parfois avant l’âge adulte : ce sont les éleveur·euse·s qui le disent ! La mort de l’animal serait ce qu’ielle nous donne en échange de son élevage. Ce serait une relation gagnant·e-gagnant·e, une association égoïste d’individus telle que peux la penser Max Stirner ! Et bien permettez-moi d’en douter. Déjà on n’a jamais demandé à la brebis de Jocelyne si elle voulait entrer dans cette relation élevée-future-tuée/éleveuse-future-rassasiée. Et si, comme l’affirme l’auteur·e de cet article, « l’intérêt premier des animaux (...) est d’exister » on peut douter (si on peut supposer que mourir c’est cesser d’exister !) qu’il soit dans son intérêt qu’on la tue un beau jour alors qu’elle est en bonne santé, qu’avant ça on tue ses enfants encore jeunes et qu’en échange on lui offre un peu d’« affection » de la part d’un maître, un toit peut-être (dont plusieurs espèces de moutons et brebis sauvages se passent très bien), et peut-être aussi en extra, parce qu’on l’aime vraiment beaucoup, la joyeuse compagnie de chiens de garde. Non seulement Jocelyne tue un agneau pour le manger, mais en plus elle essaye de nous faire croire qu’elle le fait dans l’intérêt de ce même agneau. Horrible salauderie.

Le seul intérêt défendu par Jocelyne Porcher et l’auteur·e de cet article c’est l’intérêt des éleveur·euse·s. L’antispécisme, nous dit l’auteur·e de l’article, « est entièrement imperméable à la subjectivité et au discours des éleveur.ses ». Ielle écrit aussi : « Tout indique que l’élevage, compris comme un rapport historique de travail avec les animaux, relève d’abord de la rationalité relationnelle. La majorité des éleveur.ses, celleux qui ont choisi ce métier, travaillent avec les animaux pour vivre avec eux. » ou encore : les antispécistes « continuent d’ignorer sciemment tout ce que la relation aux animaux peut comporter d’affect et de sens ». Et le pire pour la fin : « Les éleveurs ont un rapport moral avec leurs animaux en dépit du fait qu’ils conduisent in fine leurs bêtes à l’abattoir. » et : les éleveur·euse·s se « soucient au quotidien des animaux et de leur bien-être » ; Comment peut-on croire avoir une relation morale avec une personne qu’on prévoit de tuer ? Comment peut-on croire que les éleveur·euse·s « ne sont pas dans un rapport instrumental avec leurs animaux », alors qu’ielles mangent ou vendent leurs dépouilles ou les utilisent comme machines à produire du lait ? Comment peut-on veiller au bien-être de l’agneau qu’on tue ? Il faut qu’un·e éleveur-euse soit orgueilleux-se comme dix Dieux et Déesses pour croire que le temps passé sous son regard bienveillant justifierait aux yeux de l’agneau qu’il soit tué pour être mangé. L’auteur·e de l’article nous dit que, contrairement aux pratiques de l’élevage, dans les usines de production industrielle de viande « [l]es animaux malades sont abattus et non guéris. » Quel degré de mauvaise foi faut-il avoir développé pour penser qu’un·e éleveur-euse qui guérit un animal malade pour mieux le tuer une fois qu’il sera sain est plus moral (car ielle est sur le terrain de la morale) qu’un producteur qui tue l’animal malade au lieu de le guérir ? La seule différence est de l’ordre d’une morale utilitariste, pour le coup, si on supposait que le cadavre d’un animal malade ne servait pas à nourrir des humain·e·s. Or ce qui n’est pas le cas : on connaît, par exemple, l’état de santé des poulets élevés en batterie [12].

N’oublions pas de mentionner cette affirmation, qui porte la mauvaise foi à son comble : « Les éleveuses aiment leurs animaux, et il n’y aurait pas d’élevage autrement. » Comment peut-on croire aimer un individu qu’on prévoit de tuer et dont on prévoit de tuer les enfants ? Nous n’avons pas la même définition de l’amour. C’est évident : ce que traite de manière morale et aime Jocelyne, c’est une abstraction, c’est l’Espèce dont elle élève des individus, comme les religieux Humanistes aiment l’Humanité, et non les individus humains existant réellement. L’éleveur-euse de moutons et brebis aime l’Idée de Mouton et l’Idée de Brebis, qui ne peuvent pas souffrir, qu’on ne tue jamais, sauf si l’Espèce disparaît. On voit bien que le gouffre que l’auteur·e de cet article voudrait mettre entre production industrielle de viande et élevage se comble. Si ielle écrit : « Dans les porcheries industrielles (...) les truies n’ont pas de nom, ce sont des “unités”, la viande, du “minerai”, et tout le monde sait bien que pour y travailler, mieux vaut ne pas aimer les animaux », on peut affirmer que cellui qui dit aimer un agneau et le tue aime être en compagnie de l’Agneau et que pour ellui un agneau en remplace un autre, sinon ielle n’en tuerait aucun. Pour affirmer comme Jocelyne Porcher : « J’ai tué et vendu les agneaux auxquels les brebis ont donné naissance, et c’est ainsi qu’a pu durer la relation », il faut parler d’une relation avec un individu abstrait, une relation avec une population d’individus remplaçables. Jocelyne Porcher est une Religieuse, elle n’a jamais aimé aucun mouton : ce qu’elle aime c’est Le Mouton. C’est cet amour abstrait qui vient justifier l’élevage : arrêter de tuer des Agneaux c’est arrêter d’élever les individus de l’Espèce Ovis aries et c’est (selon Jocelyne Porcher) risquer l’extinction de cette dernière. Si lae dernièr·e représentant·e de l’Espèce Ovis aries meurt, c’est l’Espèce Ovis aries éteinte que les éleveur·euse·s pleureront, et non l’individu mort. Ielles pleureront la non-existence future d’individus encore nonexistant et n’ayant de valeur qu’en tant que représentant·e·s de leur Espèce, et non un individu qui était bien vivant. Encore une fois il y a un gouffre ontologique entre les individus concrets et l’Espèce dont ils sont les représentants. Ramener des individus à leur espèce c’est les désindividualiser, en faire des abstractions, des fantômes. Que la brebis soit portée à se reproduire je suis d’accord mais elle ne se soucie pas de son Espèce. Seuls les humain·e·s aiment les fantômes. Et leur fantôme préféré, c’est l’Humanité, évidemment. Souvenons-nous : « Nous avons besoin [des animaux domestiques] pour être ce que nous sommes, c’est-à-dire des êtres humains » [13].

Maintenant, en quoi l’élevage serait dans l’intérêt de la brebis ? On dira : “pour sa sécurité”. Ah oui c’est vrai, il y a le loup [14]. C’est vrai, les pauvres agneaux, libres dans les prairies, pourraient être tués par le loup. Mais c’est ce que fait Jocelyne Porcher, tuer des agneaux ! Et contrairement au loup, elle aurait pu faire autrement ! Donc je dirai : relâchez les individus de l’espèce Ovis aries et ielles se débrouilleront : nous n’avons pas pour mission de reproduire des espèces, nous n’avons pas à veiller sur les animaux car nous ne sommes pas maîtres et possesseurs de la nature. D’ailleurs on ne voit pas Jocelyne Porcher, elle qui aime tant les animaux, aller essayer de sauver les dernier·e·s représentant·e·s des Espèces en voie de disparition, ni les moutons sauvages à la merci des prédateurs.

Au delà de l’amour de l’Espèce, et si Jocelyne entretient des rapports avec des individus réels, même si elle les nomme, ce qu’elle aime, ce sont ces rapports eux-mêmes et c’est comme ça qu’il faut comprendre l’affirmation selon laquelle « [l]a majorité des éleveur.ses, celleux qui ont choisi ce métier, travaillent avec les animaux pour vivre avec eux. » Les éleveur·se·s aiment le fait même de vivre avec des animaux [15], et non ces animaux eux-mêmes. Plus que l’Espèce, Jocelyne aime l’Amour qu’elle a pour cette Espèce. Comment ne pas s’en rendre compte en lisant son témoignage ? "Allez, généreux libérateurs, nous dit-elle, au moins une fois dans votre existence raisonnable, rentrer les chèvres, les vaches ou les brebis pour la traite ou la tétée des jeunes. Soyez amoureux. Le jour tombe doucement dans l’odeur appétissante et sensuelle du foin. Les derniers rayons du soleil rosissent les prés. L’air est doux et tiède. Alors que vous approchez du troupeau, des effluves animaux vous atteignent et vous enveloppent, senteur capiteuse tellurique et végétale à la fois. Votre cerveau, votre peau et vos nerfs s’y baignent avec allégresse et un profond bien-être vous envahit, un trop de bonheur où votre cœur se vautre." [16] Jocelyne aimait goûter des présences, baigner dans des odeurs etc., c’est-à-dire qu’elle aimait élever. Mais elle n’aimait aucun des animaux qu’elle a tué.

Comment ne pas être certain·e qu’une élevereuse n’aime qu’ielle-même dans la relation qu’ielle entretient avec une Idée lorsque l’auteur·e de l’article affirme que « l’élevage (…) consiste à cultiver la vie dans une relation que seule la mort des animaux rend possible », lorsque Jocelyne Porcher nous dit : « [j]’ai tué et vendu les agneaux auxquels les brebis ont donné naissance, et c’est ainsi qu’a pu durer la relation » ? Comment ne pas être certain·e que l’auteur·e de l’article veut préserver ce fantôme qu’est l’Humanité de l’absence de relation avec des animaux et non protéger les individus animaux eux-mêmes lorsqu’ielle se plaint que « les antispécistes proposent [de] débarrasser purement et simplement la société humaine [des animaux] ». Moi, par exemple, j’aime assez les perruches que je ne connais pourtant pas pour ne pas en mettre une en cage chez moi. Jocelyne Porcher veut nous faire croire et veut sûrement croire elle-même qu’elle aime les animaux, alors qu’elle s’aime elle-même « aimant » les animaux. Je n’ai rien contre l’égoïsme qui est selon moi une caractéristique fondamentale de notre existence [17]. Par contre j’ai quelque chose contre l’égoïste qui tue des animaux et veut nous faire croire qu’ielle les tue par altruisme.

Antispécisme et anarchisme

Pour essayer de descendre l’antispécisme, nous l’avons dit, l’auteur·e de cet article hallucinant de médiocrité utilise la réduction. Et ielle n’y va pas de main morte : 1°) quand ielle dit que « l’élevage est né il y a 10 000 ans et ne rentre dans les catégories propres au capitalisme qu’au prix d’une prodigieuse manipulation intellectuelle. » ielle réduit l’exploitation au capitalisme pour sauver l’élevage. Quand bien même cela lui ferait plaisir, non, l’exploitation n’est pas née avec le capitalisme. 2°) ielle réduit tout antispécisme à une position pro-modernité : il n’y aurait pas d’antispécisme anarchiste, anti-capitaliste et anti-industriel. Quant bien même cela lui ferait plaisir, non, tous les antispécistes ne veulent pas que les éleveur·euse·s traditionnel·le·s passent à l’industrie mondialisée. Il est faux de dire qu’« [e]n Occident, la révolution que les antispécistes appellent de leurs vœux a déjà eu lieu il y a deux siècles ; on a appelé ça la révolution industrielle. » Tout antispéciste ne réduit pas le problème de la production industrielle au spécisme c’est-à-dire oublie le problème spécifique du capitalisme. On peut défendre une position antispéciste et anticapitaliste. 3°) ielle réduit les antispécistes à des misanthropes qui ne prennent pas en compte la souffrance humaine. Quand bien même cela lui ferait plaisir, oui, on peut être antispéciste et reconnaître la souffrance de ceulles qui travaillent dans les usines de production de viande. S’il faut reconnaître que non, animaux et humain·e·s ne partagent pas les même conditions de travail justement parce que dans le couple “travailleurs·ses dans une usine de production de viande/animal” « l’un rentre chez lui le soir et l’autre non » ou plutôt “un·e rentre chez lui après avoir tué l’autre”, il faut reconnaître que travailler dans une usine de production de viande doit être un véritable cauchemar. Mais j’ai quand-même tendance à plaindre d’avantage la victime que le bourreau (quand bien même ielle serait par ailleurs victime dans sa relation avec la société) et il faut reconnaître que cellui qui travaille dans un abattoir peut dans l’absolu [18] refuser de continuer à tuer, alors que l’animal ne peut pas s’enfuir.

Même si je suis évidemment pour critiquer la production industrielle de viande, le procédé qui vise à critiquer la production industrielle pour mieux sauver l’élevage est un procédé salaud. C’est dire : « Oui j’ai tué un veau mais regarde, eulles en ont tué mille ». Minable. Ce n’est pas parce que la production industrielle de viande est pire que l’élevage traditionnel que la pratique de l’élevage traditionnel est justifiée !

Et je ne fais pas comme si les « 1,3 milliard d’éleveurs dans le monde (…) n’existaient pas » et je sais que la vie de beaucoup d’humain·e·s dépend de l’élevage. Je ne suis pas outré parce que certain·e·s élèvent des animaux parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement. Mais il y a une différence radicale entre aller proposer à une communauté qui élève traditionnellement des animaux pour les manger de considérer un autre mode de subsistance, et aller enlever sa proie de la gueule du-de la renard·e. Si la·e renard·e ne peut pas, ontologiquement parlant, arrêter de chasser c’est-à-dire changer de projet, l’humain·e le peut.

Encore une fois c’est une toute autre histoire si la situation de ce·tte dernier-ère ne lui permet pas de vivre sans tuer. Je n’irai pas voir cellui qui perce la banquise pour tuer un phoque afin de se nourrir et de se vêtir et lui dire de planter des céréales, des fruits et des légumineuses, non. Encore une fois, un antispécisme amoral est possible : je refuse de discriminer moralement les espèces animales et je ne tue ni n’exploite aucun animal qui ne m’a rien fait. Mais parce je pense qu’il n’est ni autorisé, ni interdit, ni bien, ni mal de tuer un animal, je tue le moustique qui m’attaque, je tuerai le·a dernier·ère représentant·e d’une espèce s’ielle essayait de me tuer, et si je devais manger de la viande, c’est-à-dire si je n’avais pas d’autre nourriture disponible, je mangerai de la viande. Ça me couterait, mais je le ferai sans culpabilité. En attendant et parce que je n’en ai pas besoin je ne veux pas nuire aux animaux qui ne m’ont rien fait et je n’aime pas que ceulles qui n’en ont pas besoin nuisent aux animaux qui ne leur ont rien fait (c’est-à-dire toutes les viandard·e·s que je connais). C’est pourquoi j’appelle tout·es ceulles qui le peuvent à une conversion à des pratiques se rapprochant le plus possible du végétalisme ET à une révolution anarchiste et anti-industrielle pour la liberté de tous les animaux, sur une planète préservée de la capacité de destruction de la modernité.

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Vegan tant que je pourrais !

Anatole N.

Photo de Walter Schels.

Notes

[2Je ne veux pas dire par là que le meurtre ou l’exploitation sont justifiés par le besoin. J’appelle à la fin des justifications.

[3Que je vous invite à lire avant de continuer

[4Je souligne.

[6Il faut rajouter que son moralisme flagrant et classique est, malgré ce qu’ielle pourra dire, bien teinté d’utilitarisme : n’essaie-t-ielle pas de montrer qu’il est dans l’intérêt des humain·e·s voir même (sic !) dans l’intérêt des animaux nonhumains de continuer l’élevage comme mode de présence d’animaux au sein des communautés humaines ?

[7Comme l’écrit Sartre dans L’existentialisme est un humanisme.

[8S’ielle est, mettons, aveugle, il repose sur ellui en tant qu’existence d’en faire, par exemple, une malédiction ou cette chance qui lui a donné l’occasion de se penser soi et de penser les autres au-delà de l’apparence visuelle. Et c’est une fois mort·e qu’on pourra dire ce que son handicap – et il n’aura été que ce qu’il aura été pour ellui.

[9https://www.youtube.com/watch?v=hPq_hvS9SN8 (je ne cautionne pas la musique...).

[15Et ces animaux en tant que réprésentant·e·s de leur Espèce.

[17Je ne dis pas que nous devons être égoïstes (ou que nous devons ne pas l’être) : je dis qu’en tant que nous sommes désir d’être (comme le montre Sartre dans L’être et le néant), nous existons égoïstes – car ce que nous désirons réaliser c’est nous-mêmes.

[18Je ne rentre pas dans le débat que suppose la reconnaissance du caractère situé de la liberté.

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