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Chronique interimaire 3

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Catapulté aide-soignant au service de la Machine, le petit chômeur en rémission persiste à chercher la lumière dans quelque station reculée du système salaire, si ce n’est pour mûrir son projet ultime, trouver des complices pour faire sauter la bête...

Le portable a re-sonné. La mention de la dernière mission est un sésame, du genre "c’est bon il a tenu là bas..." Un appel de Startpower et c’est la perche tendue – "SOUDURE BAGUETTE ? " , « LORIENT - CHANTIER - WEEKEND ? », Allez, ça changera de la mitraillette dans l’ambiance panier de crabe en bord de N12, « euh...ils ont dit...souder des « goussets »...? », toi en bon professionnel, « ok pas de souci », « et, euh, vous êtes fiable ? « Oui, bien sûr... ».

Jour premier

5:54 - Le temps file trop vite quand les yeux collent...Cette fois au moins, t’évites l’heure des ingénieurs... ville endormie, port de commerce, des étudiants éméchés que tu manques de te faire, une peugeot de flics en fin de ronde dont tu reconnais le moteur rauque…

6:15 - parking de la boîte - un collègue est déjà là qui fume sa clope. Il vient lui aussi de sortir de l’afap - pas causeux, le chef est en retard, une mouche vole, voire plusieurs, appréhension...

Le fourgon arrive enfin. « Salut les gars ! ». C’est parti pour un Brest-Lorient de conversations circulaires, c’est lui qui mène - le Boxer file en sixième vitesse - on écoute l’ancien : fragments d’une carrière au mérite, négocier son esclavage, partir ou rester, les envoyer chier, reconnaître et apprécier les miettes, respecter son bourreau, espérer voir ses mioches faire pareil...
Reste qu’il a déjà fait sa semaine, et que rempiler le week-end, ça devait paraît-il, rester exceptionnel, mais là c’est de plus en plus souvent... Et ça commence à bien faire, car une fois de plus, la croix sur la famille, de la fatigue en prime, et l’appât du gain à la rescousse - « Mais j’me plains pas, j’aime ma boîte », ambiance ère glaciaire sociale oblige (mais où est passé le printemps dernier ? Pas par le bout de sa lorgnette en tout cas).

Ton collègue, il a le même âge et autant de bouteille mais reste sur la réserve, question de statut...
T’arrives pas à faire de même, pas grave, tes incursions hors sujet font juste flop...

Tournée de clopes toutes les 25 minutes... Au moins là dessus c’est open bar, « Le trajet c’est payé, les gars, c’est déjà ça, hein, pas vrai ? »...

Puis ça y est, une ZI, des ronds points, un parking désert, une usine pour pièces de bagnole…

Poste de garde, serrages de pinces, signatures, le chef du téléphone est là, bien nourri, front soucieux, sourcils graves, le verbe opérationnel et la retenue du responsable... pénétrer l’enceinte – le monstre dort sous son carter de tôle – garés derrière, se changer au pied de monticules de fusées de direction, le chef, l’air concerné « Bon, j’ai pas de bleu pour toi ce matin, désolé », « ...Ok » - et un nouveau jeans qui va prendre cher...

Direction le monte charge pourri mais fonctionnel, « attention pas d’humain là-dedans, juste le matos ». Là-haut c’est autre chose, carrément propre, labyrinthique, des moules, des travées, des coursives, des rambardes, des machines, du chaud, du tiède, des îlots-bureaux, et... Quelques âmes croisées sur le chemin qui chassent la bonne paie... ou vice versa...

Rejoindre les éclaireurs allemands, déjà en poste... depuis 6h, experts des bestioles à soigner : des tapis roulants défectueux dont l’assemblage en Inde n’a pas entièrement réussi - "Guten Tag" - Bernd, armoire à glace moustachue, voix grave et claire, courtois, accent de l’est, et son aide de camp, Bertie au regard de fouine. Après l’installation, ses mélis-mélos de tourets et de câbles, les morceaux de ferraille sont trop longs, en confier l’ajustage à nos serviteurs avant de "saquer dedans"...

Ils ouvrent le passage en découpant des trous aux endroits stratégiques, vous soudez – ils harnachent le palan au tapis, font tourner les tambours au ralenti – vous faites le reste, puis vous remontez le cours de la rivière, de plus en plus perchés et confinés... d’une corniche à l’autre, le poste en bandoulière et les mains, que t’en aurais cinq, ce serait pas un luxe : pince électrode, marteau à piquer, chiffon mouillé et loupiote pour y voir quelque chose dans les trous de souris où tu viens de déposer ta came… soudage toutes positions, faire vite et bien et de grosses perles sur les tempes… « ’Tention de pas déformer le tapis les gars ! », bah oui ! Parce que plus tu soudes, plus la pièce chauffe ; alors, le précieux caoutchouc faut lui calmer sa fièvre...

Tout ça, ça leur coûte bonbon aux Allemands, presque 50 balles de l’heure par tête de pipe, alors tu comprends, faut pas traîner... et eux ils t’ont à l’œil... ce qui t’énerve passablement.

Les électrodes basiques, ça amorce pas bien, surtout quand y a pas le temps de décaper la peinture... ça fume tout ce que ça peut. L’écran de ta cagoule est rincé, t’y vois que dalle, mais t’avance, ça rentre dans la case correct, gommette bleue comme à l’afap... L’ancien se promène à l’aise avec sa cagoule ventilée, les autres ont pas ce luxe.

”Itss oké, iou cann teurne ze machine » - déjà midi - « Oui go for leunch, andiou ?”, “Ach, for us, no pause, ten hours no stop... see you at feurtine houndert, Ja ?”

Bon... ça va être pique-nique gazon devant la boîte, discussions circulaires et autres controverses sur les radars routiers – Julien, troisième larron, fin de vingtaine, soude comme on écrit, par pleins et déliés, éméché déjà par le taf, la navale il y est passé, vit dangereusement, énumère les accidents pro et perso comme marque de fabrique du destin... Le chef repasse avec un pantalon de compète, l’ancien te conseille de pas le mettre, comme ça tu le gardes, pigé ?

Retour à la base-vie, au pied des premières machines, on entend les voix des éclaireurs quelque part plus haut dans le dédale. L’ancien commence à manifester des doutes à ton égard ; déjà quelques bourdes, et un peu lent quand même, il te propose de faire juste le pointage, tu t’exécutes, bougon...

Positionner les pièces, tenir le chiffon mouillé sur le tapis quand l’autre soude d’une traite, et cerise sur le gâteau, la traduction en angliche.
9 h de taf - le temps semble élastique à l’infini dans cette station reculée du système salaire...

Allez on remballe, direction vestiaires de l’usine, et ses traces de vie sur les murs des chiottes, puis les couloirs et leurs torchons-info-sécurité, le hall d’entrée et son écran-info-productivité...

Course contre la montre pour rentrer - camion - clope - radio océan - se tenir droit entre les deux, radotage sur les radars, l’ancien confie qu’il aime la picole, qu’il en aurait bien besoin pour finir le trajet, ça tombe bien t’as un pack dans ton coffre, deux heineken, c’est pas sa huit-six habituelle mais il est content quand même, et puis sa tolérance vis-à-vis de ta gaucherie vaut bien deux binouzes… ?

Couché 21h...

Jour deux

C’est dimanche, et là c’est vraiment mort, y a que nous, c’est sûr, et le gardien.
Changés au camion, retour base-vie, les éclaireurs sont déjà là bien sûr.
« Bon les gars, on donne tout aujourd’hui ». Les accès sont raides, des trous de souris, perchés à 3m, faudrait s’assurer mais bon, pas le temps ni le matos. Les autres ne pensent plus, ils sont dans leur bulle, ça enchaîne, et toi tu trouves pas ton équilibre, tu commences un peu à pester.Tu te prends des bourres parce que tes gants sont mouillés, t’as pris ta cagoule Leroy Merlin de secours, sauf qu’elle occulte pas assez... le collègue rapplique, et accélère l’ouvrage. Puis la matinée est finie !

13h - on remet ça, Bernd et Bertie sur le pied de guerre, se tournaient un peu trop les pouces.
Alors oui, on donne tout, frotte frotte, ça colle, ça soude, enchaîne les cordons, pique et frotte et mouille, Outch ! Le sacro-saint tapis roulant a failli cramer...

16h - le chef fait son apparition... Allez les gars, j’vous offre une bière...! Ah ouais ?! Les Allemands en reviennent pas... Discussions sur l’ampleur insoupçonnée du taf, les effets de la sous-traitance, les mauvais Indiens, les Polonais, tous ces détachés qui nous prennent le taf...Bernd au fond s’en tape, il avale sa binch’ en une gorgée en gardant un sourire narquois face à ce mec qu’essaie de l’endormir, Bertie ricane fort quand tu dis « bling bling sunday good pay », tu te cherches une place assise entre deux tapis roulants et trois caisses de poussière de carbone, y en a pas, « Bon les gars, c’est pas le tout »...

Le chef désapparaît fissa, les collègues ont déjà repris, et tu te retrouves là à baragouiner avec les Allemands, “Ifiou finish hire, itsse better we do zis ouane », « no, better zat one », leur expertise de la chose a parlé. Pendant ce temps les deux collègues plaqués à leur ouvrages sont bien contents de ne pas avoir à se taper la parlotte et son lot d’incertitude, au moins ils font ce qu’ils savent faire, et vite. L’ancien est déjà loin devant, les autres se foutent bien de comment et quand, de toute façon, ça y est, il semble bien que tu soit devenu… le maillon faible !

Un tambour plus tard pour toi et trois pour les autres, et la journée 2 est finie !

Et là tu laisse tes affaires en plan que t’aurais pas dû, car après s’être retapé la route en mode muet, et savouré ta douche, vlà que le chef te rappelle, “Bon j’préfère te le dire maintenant hein, bon on va s’arrêter là, parce que niveau rapidité, c’est trop juste, les Allemands ils me l’ont dit , hein, ça peut pas continuer... désolé, mais j’garde ton CV...”

Bon, dommage, tu verras pas l’usine tourner le lendemain, croiser tous ses fantassins affairés ou soutenir le regard des chefs inquiets pour leur machine chérie. Et les collègues, pas eu le temps de leur dire Salut, mais on se croisera ailleurs dans cet enfer...!

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